Oliver Stone s'était attaqué à l'Everest The Doors par la face sud : en filmant une fiction, avec dans le rôle de Jim Morrison, Val Kilmer. Tom DiCillo a grimpé le monument par la face nord, en utilisant uniquement des images d'archives, dont certaines n'avaient jamais été rendues publiques.

Il en résulte un objet filmique passionnant mais légèrement boiteux : s'il porte sur les Doors, il s'attache d'abord à la figure de Jim Morrison, dont le charisme et le génie auront jusqu'au delà de sa mort phagocité Ray Manzarek, Robby Krieger et John Densmore.

Pourtant, il y aurait tant à dire sur les autres membres des Doors. Le film de DiCillo lève d'ailleurs une partie de l'anonymat dans lequel ils sont plongés depuis la disparition de leur leader : il revient sur leurs sensibilités musicales, et insiste plusieurs fois sur le l'apport extraordinaire du guitariste Robby Krieger, compositeur des plus grands morceaux du quartet dont "Light my fire", "Tell the people".

Le tropisme morisionien pose un problème de forme et de fond : si le commentaire de Johnny Depp est parfait dans sa densité et son détachement, le montage proposé par DiCillo est fatigant : tentant puérilement de coller à la personnalité extravagante du chanteur, il enchaîne saccades, jets de lumière et autres flashes qui agacent l'oeil. La concentration sur le trajet du chanteur limite également la portée du scénario : dès que Morrison meurt, le film s'éteint ; Ray Manzarek, Robby Krieger et John Densmore deviennent des victimes collatérales de la disparition de la comète Morrison.

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Affiche-the-doors

S'attarder sur la personnalité de Morrison permet toutefois de prendre la mesure de l'univers de déconstruction créative où se mouvaient les Doors : son inimitable et novateur, comportements délirants, abus de toutes sortes, et volonté presque politique (Morrison aurait réfuté ce terme) de dynamiter une société américaine, celle des 60's, minée par le racisme, la guerre et la fermeture d'esprit.

Et ne soyons pas mauvais joueurs : aimer les Doors, c'est adorer Morrison. Et là, nous sommes servis. Ses déhanchements sulfureux, sa boucle de ceinture idolâtrant son sexe, sa nonchalance dyonisaque, feront le bonheur des amateurs. DiCillo sait s'en éloigner pour toucher du doigt la fibre du chanteur. Au détour des images de concerts sous pression, on  découvre un Jim Morrison perdu dans les vapeurs d'alcool, chancelant pendant une séance d'enregistrement, un sourire d'enfant sur les lèvres. Ou encore seul, roulant dans le désert, réfléchi et virevoltant dans la lumière du soir. DiCillo insiste également comme il faut sur la vocation poétique du chanteur des Doors. Admirateur de Rimbaud perdu dans la nuit américaine, Jim Morrison est d'abord un grand poète contemporain. Lisez-le !

Ce film, une ode aux Doors -n'y chercher aucune piste critique (sur la mort de Morrison, l'influence de son amie satanophile, etc)- est l'occasion, au delà de son impact poétique et musical, de scruter la trajectoire météorique d'un groupe qui jamais n'a fait de concessions. Aujourd'hui encore, les survivants, respectant la volonté de Morrison, s'interdisent de permettre une utilisation publicitaire de leurs compositions. En nos temps de compromissions commerciales incessantes orchestrées par la Grosse Machine, cette attitude unique dans l'histoire de la pop méritait également un hommage marqué.

Crédit photo : Paul Ferrara, Gloria Stavers.